Le château

En septembre 1542, non loin des « Gorges d’Andaines » où jaillit une eau bienfaisante, un homme à la barbe brune et au visage émacié arrête son cheval. Jehan de Frotté vient acheter les restes d’un château fort ayant appartenu à la famille éteinte des seigneurs de Couterne. Il veut y édifier un « hébergement » après avoir bien servi la Reine.

La Reine ? C’est Marguerite de Navarre, sœur de François Ier, ex-duchesse d’Alençon remariée au Roi de Navarre. Elle deviendra la  grand-mère d’Henri IV. On dit alors de la « Marguerite des Marguerites » qu’elle a « corps féminin, cœur d’homme et tête d’ange » tant est grande son influence sur son époque. Le Moyen Âge finissant, elle a fait jaillir avec son frère tous les émerveillements de la Renaissance : poètes, écrivains, architectes, artistes, théologiens, savants forment sa Cour et Jehan de Frotté dont la famille est d’origine bourbonnaise, tient le Registre de ses Finances tout en s’adonnant à la poésie. Marguerite, facilement généreuse et dépensière, a des ennuis d’argent. Elle écrit à Frotté : « Le Roi a fait fondre force artillerie pour défendre sa ville de Navarins qui lui est de si grande dépense qu’il n’y peut fournir et a dû "engaiger" ses terres que je voudrais bien lui faire "dégaiger" mais lui ne moi n’avons point d’argent ! ». Pas facile d’être poète et financier d’une Reine accablée par les soucis de la défense. Pourtant, à sa mort, il dira combien il lui était attaché.

Alors Jehan se retire dans son « hébergement » composé de la partie centrale de l’actuel Château surmonté à partir du premier étage d’un toit Renaissance à forte pente. Il accole une tourelle de guetteur aujourd’hui disparue et les deux tours aux toits en forme de cloches avec des fenêtres décentrées et orientées vers la coulée de l’étang pour mieux voir l’arrivée. À leur base il faut percer des meurtrières pour la défense. L’actuelle cour d’honneur est fermée par des dépendances. Le matériau est simple : en creusant on trouve le granit roux. En cuisant de l’argile on le recouvre de briques plus lumineuses. Ainsi, Couterne, à la différence de beaucoup d’autres demeures, n’impose pas ses lignes à la nature environnante mais s’y incruste harmonieusement.

Libérant l’esprit de la Renaissance avait fait germer des idées nouvelles. L’Église en subit le contrecoup et Marguerite, pourtant profondément croyante, disait : « il faut avoir l’esprit fêlé pour hanter les sacristies ». Elle aurait voulu réformer sans heurts et si elle cachait les calvinistes, elle refusait d’adhérer au protestantisme naissant pour ne pas diviser le royaume de son frère.

Mais après sa mort nombreux furent ceux qui adoptèrent la Réforme et devinrent des Huguenots. Parmi eux, les fils de Jehan de Frotté. Ainsi va naître une tragique fracture de la société. Les guerres de religion ensanglanteront la France et c’est de justesse que René de Frotté échappera à la Saint Barthélemy.

De conflits en armistices, on en viendra sous Louis XIV à la Révocation de l’Édit de Nantes qui videra le pays de ses élites protestantes. Fortement persécutés, habillés en filles jusqu’à quatorze ans pour ne pas être enlevés et convertis de force, les de Frotté refuseront de s’expatrier. Courbant l’échine, ils serviront le Roi parce qu’il est le symbole de la France, mais retirés sur leurs terres, ils passeront sous silence le nom de Louis XIV par exalter le souvenir d’Henri IV, le Prince unificateur.

Le règne de Louis XVI les trouve, suivant la formule « exclus des bontés du monarque » mais aussi du risque de devenir des courtisans. Un esprit libéral se fait jour. Ils en profitent pour agrandir leur demeure, surélevant la partie centrale, ajoutant les pavillons accolés aux tours, construisant de nouvelles dépendances, détruisant les anciennes, plantant l’avenue, aérant l’ensemble pour donner au petit « hébergement » originel son visage actuel. Mais si l’extérieur a pris des allures de château, l’intérieur est plutôt celui d’un manoir : pas d’enfilades de salons ni de portes à double battant pour recevoir. Nous sommes toujours dans une atmosphère « huguenote » de vie familiale en vase clos.

C’est de l’une des fenêtres que Charles-Gabriel de Frotté déjà âgé, verra surgir, fin juillet 1789, 700 paysans conduits par un riche maître de forges. La Bastille est prise et surtout le prix du pain s’est envolé faisant craindre la famine. Alors on pille les châteaux, on détruit les vestiges de la féodalité. À Couterne, on brule le « chartrier » en y joignant des lettres de François Ier, Marguerite de Navarre... À défaut d’abattre le maître des lieux, on tire sur un sanglier qui symbolise les nuisibles, destructeurs de récoltes et pour finir, tout le monde se retrouve à la cave… Le lendemain, le meneur dit au curé de La Sauvagère : « Pourquoi n’êtes-vous pas venu chez les Huguenots hier ? J’y ai bu du bon vin. Vous en auriez bu aussi ! ». Charles-Gabriel supporta mal la mésaventure. Il contracta au dire d’un médecin de l’époque « une grande agitation dans le sang » et mourut peu après laissant un fils de cinq ans.

Élevé chez un oncle catholique, ce dernier en adoptera la religion. Son père n’y aurait du reste rien trouvé à redire : devenu œcuménique avec l’arrêt des persécutions, il avait envisagé de lui en laisser le choix lorsqu’il serait adulte.

Mais comme si l’opposition persécutée était pour elle une seconde nature, voici la famille, à l’avènement de la République, devenue ardente royaliste. Il faut dire qu’un jeune cousin s’était jeté à corps perdu dans la Chouannerie. Louis de Frotté avait toujours rêvé d’exploits au service du Roi de France. Il s’en était entretenu avec son oncle de Couterne qui l’avait choisi comme héritier avant d’avoir un fils d’un second mariage. La Révolution le hérisse, émigré dans l’Armée des Princes, le joug autrichien ne lui plaît pas davantage. Il trouve enfin sa voie en venant à l’intérieur même du pays soulever la Normandie pour appuyer le mouvement vendéen. Selon des techniques déjà élaborées d’une guerre de partisans, il tiendra la région en haleine de 1795 à 1800.

Le terrain est propice car l’enthousiasme de 1789 est bien tombé : la destruction du culte, la conscription, l’arrogance des acquéreurs des biens nationaux, des désordres en tous genres, font souhaiter le retour d’un gouvernement fort et Louis de Frotté pense que la venue d’un Bourbon galvaniserait le pays. Mais le futur Charles X se contente de bonnes paroles. Le chouan tempête en vain : « Tous ces gens qui meurent pour vous n’ont-ils pas le droit de demander où est leur maître ? ». La mort dans l’âme, il va négocier. Porteur d’un sauf-conduit, il se rend à Alençon. Il y est arrêté au mépris de la parole donnée. Conduit à Verneuil-sur-Avre, il y est fusillé avec six compagnons. Le très républicain David d’Angers sculptera dans l’église un monument à leur mémoire, pour montrer que, par-delà les divergences d’opinion, il est des règles de l’honneur que nul ne devrait enfreindre.

La branche de Louis de Frotté s’éteint avec lui. Tout au long du XIXème siècle,  ses souvenirs sont traités comme des reliques et le spectre du chouan influencera plusieurs générations forgeant, comme au temps du protestantisme, un  esprit d’opposition ombrageux : la République, l’Empire ne sont-ils pas des accidents de l’Histoire  et la France n’a-t-elle pas connu son vrai visage en suivant le panache d’Henri IV ? Mais au fur et à mesure que le rêve s’évanouit, les générations se referment sur elles-mêmes et s’étiolent.

D’attentes déçues en deuils familiaux, il ne reste à la fin du XIXème siècle qu’un orphelin marqué par les souvenirs. Comme pour s’en dégager, Robert de Frotté part visiter le monde. Il en reviendra l’esprit tourné vers la culture, l’ouverture aux civilisations, à leurs beautés, à leur histoire. Il inculquera à ses enfants le goût de la nature, de l’art, de l’Histoire et de l’écriture. Il remodèlera la cour, les jardins, l’environnement en général.

Mais comme si la vie heureuse et apaisée ne pouvait être que fugitive, la guerre vint à nouveau marquer la demeure : il s’agit de la Seconde guerre mondiale. Contre l’occupant, ce sera une fois encore de l’intérieur du pays que sera mené le combat. Vichy n’ayant pas répondu à l’attente, la Résistance emportera deux fils de Robert vers la déportation et vers la mort.

Au terme de 450 ans qui virent dans une maison se succéder 14 générations, force est de reconnaître qu’en dépit des combats, des deuils, des oppositions aux pouvoirs, la vie demeure la plus forte, à l’imagine de cette Renaissance qui conduisit Jehan de Frotté à bâtir à Couterne son « hébergement ».

Le château fait l’objet d’une inscription au titre des monuments historiques depuis le 17 avril 1931.

 

L'intérieur du château n'est pas ouvert au public.

Le château
Le château
Le château
Le château
Le château
Le château
Le château
Le château
Le château
Le château
Le château
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :